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Grizzly Bear

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    Après le quatrième album de Grizzly Bear, « Shields » sorti en 2012, l’avenir du groupe était incertain. Aucune décision dramatique n’a été prise, il n’y a pas eu de dispute, mais comme toujours avec le quatuor, il y a eu le sentiment qu’un moment de repos était nécessaire. Le groupe qui a émergé en 2004 à Brooklyn a toujours fonctionné comme ce qu’ils décrivent eux-mêmes comme une démocratie. C’est équitable et c’est juste mais ça demande beaucoup d’énergie. Alors ils se sont séparés et sont allés chacun de leur côté.
    Le chanteur et compositeur Ed Droste s’est réadapté à la vie à Los Angeles, sa nouvelle maison d’adoption et a décidé de s’éloigner de la musique et de son industrie, le chanteur, compositeur et multi-instrumentiste Daniel Rossen a déménagé dans un coin isolé au nord de New York et a continué à écrire et à enregistrer tout seul, le batteur, compositeur et multi-instrumentiste Christopher Bear a continué à jouer avec différents projets et à travailler sur la musique d’une série télé, et le chanteur, multi-instrumentiste, compositeur et producteur Chris Taylor a décidé d’aller dans l’Ouest, à Los Angeles, après un séjour d’un an à Berlin. Il a produit pour d’autres artistes et a fait un album solo sous le nom de CANT. Taylor, cependant, s’est impatienté.
    Médiateur du groupe depuis le début, il a commencé à avoir envie de s’y remettre après l’habituelle pause de six mois. « Je continuais un peu à écrire à tout le monde », dit-il. « À leur dire qu’on devrait commencer à faire un album. Je voulais à nouveau faire de la musique avec mon groupe. Je me suis occupé, j’ai écrit un livre de cuisine, j’ai fait de la production pour d’autres personnes, mais la chose que je préférais faire, c’était travailler avec mon groupe. Là, je commençais à m’ennuyer », dit-il en riant. Pendant que les quatre membres du groupe étaient éparpillés dans leurs différents coins, il a pris la décision de créer un compte cloud, en gros, une dropbox. L’intention était de donner au groupe un point d’entrée pour commencer à penser à se retrouver ensemble. C’était nouveau pour eux, avec moins de pression, beaucoup plus détendu et une sorte de mesure de prévention garantie contre l’impasse créative. La dropbox a accueilli de l’inspiration, des tableaux d’humeur, des idées pour de la musique, des démos, et même des chansons. Cependant, ce processus qui a commencé en mars 2015 a été lent. « Horriblement lent », plaisante Taylor. Ils avaient une chanson, « Losing All Sense », qui a fini sur l’album, mais Rossen était réticent à dire que c’était le début de quelque chose. Le mot « album » était interdit à ce moment-là. « On mettait un seul orteil dans l’eau pour ne pas faire flipper tout le monde », se souvient Taylor. « Oui cette fois-là, on y est allé doucement, » acquiesce Rossen. « On a abordé une conversation sur la pointe des pieds. »
    « Chris Taylor a commencé ce bordel, » ajoute Roste. « Je lui suis reconnaissant car je ne sais pas si ça serait arrivé naturellement sinon. » Taylor a même acheté une guitare après cinq mois sans grands progrès et a écrit à Big Sur. La chanson « Sky Took Hold » a vu le jour pendant une de ces sessions. Taylor a écrit la chanson « Systole » pendant qu’il était à Berlin, et c’est la première fois qu’il est le chanteur principal d’une chanson du groupe. « J’ai appris à jouer de la guitare pour pouvoir écrire des chansons pour le groupe, » dit-il, aussi impatient qu’il l’était alors de parler de Grizzly Bear. Quand ce catalyseur est arrivé, la question de savoir si ça allait fonctionner était toujours en suspens. « Mon état d’esprit, c’est que je ne sais jamais si on fera un autre album, peu importe que les choses se passent bien ou pas, » dit Droste. « D’une certaine façon, c’est un miracle que cet album ait eu lieu parce que pendant un moment, c’était à voir. Quand les choses ont commencé à être assemblées, il y avait beaucoup d’idées. Certaines ne marchaient pas. Finalement, quand les choses ont commencé à marcher on s’est dit, « Oh mon dieu, on est en train de faire ça. »
    Ce soulagement, cet élan, ce sentiment d’un groupe qui savoure vraiment la chance de retrouver leur mojo est visible sur l’album, qui a fini par prendre deux ans pour se faire, via des voyages pour écrire faits par Taylor, Droste, Bear et Rossen de façon isolée, puis une retraite aux Studios Allaire à New York en juin 2016 une fois qu’il y avait un ensemble de chansons plus cohésif. C’est là qu’ils ont enregistré une bonne partie de l’album « Veckatimest » (2009). Ils ont aussi enregistré aux Studios Vox à Hollywood et dans le studio de Taylor à Los Angeles, à Echo Park.
    « C’était tellement excitant quand ça a commencé à marcher », dit Droste. Peut-être que la différence cette fois-ci était que les barrières de communication étaient tombées. Il y avait une mise à nu dans le fait de recevoir les idées les uns des autres. Tout était vraiment zen, sans attente de résultats particuliers. « J’abordais cela de la façon suivante : je dois être ouvert à tout, » dit Droste. « Essayons tout et voyons où ça nous mène. Si ça ne marche pas, ça ne marche pas. Ne soyons pas affectés ou contrariés quand les autres membres du groupe n’aiment pas ce qu’on propose. Continuons d’essayer. »
    Le cinquième album de Grizzly Bear qui résulte de cela, « Painted Ruins », a l’avantage d’avoir des chansons qui se sont développées de façon complétement naturelle. « On s’est beaucoup amusé en faisant l’album, » dit Rossen. « Même s’il y a des thèmes sérieux, nous avons essayé de garder un son aussi léger que possible. Peut-être que c’est parce qu’on est un peu plus âgés et qu’on n’assume pas le fait qu’on soit si préoccupés. » C’est ce qui ressort immédiatement à l’écoute des onze chansons. « Est-ce que ça a un son complétement différent ? » demande Droste, impatient de remettre la machine en route. « Plus engageant ? »
    En effet, il y a une profonde chaleur, une sorte de séduction et un entrain qui est peut-être le plus surprenant de tout. C’est un reflet direct de la joie qu’ils ont ressenti en faisant cet album. L’amour sincère qui est venu du fait de retrouver de vieux amis en émane. « On oublie qu’il y a ce super truc qui se passe entre nous, même si ça peut être difficile, » dit Droste. « Quand on s’est enfin retrouvés, c’était comme une alchimie musicale qui était aussi réelle que quand on était des gamins. C’était excitant que ce soit toujours le cas, » ajoute Rossen. On pourrait presque dire que la tendance du groupe à balancer plein d’idées et à voir lesquelles tenaient le coup se rapprochait le plus de ce qu’un groupe établi peut faire pour puiser dans l’énergie qui existe quand on enregistre un premier album.
    Pour les quatre membres, les résultats des sessions étaient inattendus. Droste souligne en particulier « Mourning Sound » et la dernière chanson « Sky Took Hold ». « Cette chanson était étoffée de façon très différente, et un jour ils ont ajouté des cuivres menaçants qui se répètent et ça a tout changé pour moi, » dit Droste. « C’est ce que j’aime dans le fait de travailler avec eux. Ils ont des idées que je n’aurais jamais, et vice versa. C’est un challenge d’être dans un groupe démocratique avec de fortes opinions mais je suis reconnaissant qu’on ait toutes ces idées créatives différentes qui ne viennent pas naturellement à chacun. C’est vraiment quatre personnes. Ça l’a toujours été. Ça le sera aussi longtemps qu’on continuera. Ce sont les trois personnes qui me surprennent sans cesse ».
    C’est Rossen qui a trouvé le titre « Painted Ruins ». Comme d’habitude, le groupe préfère laisser les visuels, les paroles et les thèmes à l’imagination de la personne qui écoute, alors on peut comprendre ce qu’on veut de leur art. « Je ne m’identifie pas à beaucoup de musique dont les paroles sont explicites, » explique Droste, avant d’improviser : « Elle s’appelait Jenny et elle m’a brisé le cœur et après je suis parti en croisière… Ok, je ne connais pas Jenny, je n’ai pas fait de croisière ! » Au lieu de cela, « Painted Ruins » signifie quelque chose de différent pour chaque membre du groupe. « C’est l’idée de rendre beau quelque chose qui est en train de s’effondrer et de faire quelque chose d’une situation qui s’écroule, » dit Rossen. « D’une certaine manière, c’est ainsi que beaucoup de musique a été créée. Parfois c’était un pastiche et c’est devenu quelque chose de cohésif. »
    Il y a aussi clairement une connotation à la rupture générale qui est en train d’arriver dans le monde entier, qui peut aussi se refléter dans la vie des membres du groupe alors qu’ils approchent la quarantaine. « On espérait tous atteindre une sorte de déclin personnel ou de rupture qui représente un ensemble plus large ou une situation, pas nécessairement d’écrire de la musique à thèmes mais de la musique personnelle qui pourrait représenter un conflit plus large, » ajoute Rossen. Pour Bear, l’album est une réflexion personnelle. « S’observer soi-même, » explique t’il. “Voir comment on interagit quand on est en plein changement. Ce n’est pas un album de rupture ou un album de commentaire social, il y a de nombreux côté à l’expérience humaine. »
    « Painted Ruins » n’est pas un plaisir passager, c’est une œuvre dans laquelle il faut vivre. Ses grooves psychédéliques, sa composition compliquée et ses paroles pensives nécessitent des écoutes répétées et développent une signification, un attachement et une appréciation profonde avec le temps. Cela dit, il reste loin d’être trop intense ou introspectif. Certaines chansons ont un penchant plus personnel. Comme « Acres » et « Neighbors », cette dernière abordant la vie de Rossen au Nord de New York. « Cette chanson a commencé comme une phrase simple et directe qui parlait de ramasser du bois avec mon chien, » dit Rossen. « Four Cypresses », par contre, avec son refrain « It’s chaos but it works » est plus politique, même si le groupe préférerait garder les connotations moins explicites.
    Droste a été un militant fervent via les réseaux sociaux ces dernières années. Le groupe reconnait l’importance de cela mais n’a pas l’impression que ce soit nécessaire d’être écrit dans la musique. « Dès que l’élection était terminée, j’ai réfléchi à combien il était précieux d’être capable de se rapprocher d’autres personnes à travers la musique, » dit Rossen, qui plus que tout prévoit de partir en tournée avec cet album. « C’est encore plus précieux dans ce climat politique, quand tu peux transmettre une impression d’expérience partagée, de compassion, d’empathie ou juste d’humanité. Tu regardes les infos tous les jours et tu vois une perspective peu réjouissante et c’est vraiment écrasant, tu es tenté d’abandonner. La capacité de faire quelque chose qui te rapproche des autres, c’est vraiment précieux. »
    Ils ont reçu tellement de louanges avec leurs albums précédents, qu’on se demande ce que Grizzly Bear a entrepris d’atteindre avec un nouvel album. À leurs débuts, ils ont fait la première partie de Radiohead (« un truc complétement hallucinant » d’après Droste). Ils ont joué au Radio City Music Hall pour leur dernier album « Shields ». Y a-t-il quelque chose de concret après lequel ils courent ? « J’aimerais juste toucher les gens, » dit Droste, simplement. « Je veux me développer. On écrit beaucoup pour des raisons égoïstes. Pour se débarrasser de quelque chose, c’est de l’auto-thérapie. Ce que préfère, c’est jouer et la connexion qu’il y a à ce moment-là. » Pour Rossen, l’essentiel, c’est la musique. « Si on peut continuer à travailler ensemble et à apprécier ce qu’on fait et à ressentir que c’est vital pour nous, si on peut faire ça de façon prolongée, je ne peux rien espérer de plus. »
    Taylor, quant à lui, a vraiment le cœur sur la main. « Je suis enthousiaste car on n’est plus que jamais les meilleurs amis du monde, » dit-il. « La vie est trop courte pour ne pas faire quelque chose qu’on aime. On a de la chance. »

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