ADRIANO CELENTANO

Adriano Celentano naît le 6 janvier 1938, à Milan. Sa famille, originaire des Pouilles, a émigré au nord de l’Italie pour y chercher la prospérité, comme des milliers d’autres venues du sud. L’enfant grandit dans la capitale lombarde et arrête tôt sa scolarité, exerçant divers emplois, travaillant notamment comme horloger. En 1955, comme de nombreux jeunes Italiens, il commence à s’intéresser au rock’n’roll, musique énergique et exotique venue des Etats-Unis, qu’il découvre notamment en entendant « Rock Around the Clock » dans la bande originale du film Graine de violence. Enthousiasmé, Adriano forme avec quatre amis un groupe nommé les Rock Boys, qui commence à se produire dans divers clubs et théâtres de Milan, interprétant des airs de rock américains : ne connaissant pas un mot d’anglais, Celentano esquive la difficulté en écrivant de nouvelles paroles en italien.

Les spectacles des Rock Boys suivent alors la tradition du cabaret milanais, alternant chansons et numéros de comédie ou de danse : il se distingue notamment par des imitations de Jerry Lewis ou des improvisations dansées fantaisistes, qui lui valent bientôt son surnom de « molleggiato » (pouvant se traduire par « monté sur ressorts »). En 1957 a lieu à Milan le premier festival de rock jamais organisé en Italie : Adriano Celentano et son groupe y participent et remportent le premier prix grâce à la chanson « Ciao ti dirò ». La presse italienne, scandalisée, se fait l’écho de ce festival de musique pour sauvages et des violences supposées ayant éclaté dans la salle lors du passage sur scène de ces nouveaux barbares : pour fantaisistes qu’elles soient, ces accusations apportent la notoriété au groupe, qui se voit proposer un contrat par un éditeur musical présent dans la salle.

Les premiers 45-tours d’Adriano Celentano, sortis en 1958, sont des morceaux de rock américain – chantés, phonétiquement, en anglais – mais leur peu de succès incite sa maison de disques à lui autoriser de chanter à nouveau en italien : ce n’est qu’en janvier 1959 que sort le disque de « Ciao ti dirò », alors que la chanson a déjà été reprise par d’autres artistes, comme Giorgio Gaber (guitariste des Rock Boys). Adriano Celentano et les Rock Boys vont cependant rapidement escalader les cimes du succès, avec son disque suivant, « Il Ribelle », mais surtout grâce à « Il tuo bacio è come un rock », chanson écrite par Lucio Fulci (futur réalisateur de films d’horreur gore) et Piero Vivarelli, qui remporte le festival d’Ancône à l’été 1959 et se vend à plus de 300 000 exemplaires, devenant le premier standard du rock italien.

Mais le départ de plusieurs membres (notamment le guitariste Giorgio Gaber, qui lance définitivement sa carrière solo) entraîne la dissolution des Rock Boys : avec cinq nouveaux musiciens, Adriano Celentano fonde un nouveau groupe, I Ribelli, qui l’accompagne en concert. Adriano Celentano et les Ribelli débutent au festival dell'Avanti à Milan avec la chanson « Teddy Girl », qui leur vaut un joli succès.

Adriano le hurleur

Désormais célèbre, Adriano Celentano est la figure de proue des chanteurs de rock italiens, que les médias locaux, dédaigneux, affublent du surnom de « urlatori » (hurleurs). Il commence à se produire au cinéma, jouant souvent son propre rôle d’idole des jeunes, dans de simples apparitions en vedette (I Ragazzi del juke-box, réalisé par son parolier Lucio Fulci, ou La Dolce Vita de Federico Fellini), puis dans des rôles principaux (Urlatori alla sbarra, de Lucio Fulci, dont il partage la vedette avec des chanteurs de sa mouvance comme Joe Sentieri et Mina, mais aussi avec Chet Baker).

En 1960 sort le premier 33-tours du chanteur, Adriano Celentano Con Giulio Libano e la Sua Orchestra, comprenant « Il tuo bacio è come un rock » et plusieurs autres chansons, dont deux inédits. La même année, la carrière d’Adriano Celentano est cependant interrompue par ses obligations militaires : il doit partir effectuer son service à Turin, tandis que les Ribelli, privés de leur leader, se consolent en accompagnant d’autres chanteurs. Grâce à une dispense du ministère de la Défense, Adriano Celentano peut se libérer pour participer à l’édition 1961 du festival de Sanremo, où il interprète en duo avec Little Tony le morceau « 24 000 baci » (écrit à nouveau par Vivarelli et Fulci), surprenant tout le monde en commençant la chanson avec le dos tourné au public ; le titre se classe second au festival, mais l’interprétation de Celentano, en causant un mini-scandale, garantit son succès : le disque se vend à un demi-million d’exemplaires. La gloire d’Adriano Celentano est totale.

Autoproduction à l’italienne

A la fin 1961, Adriano Celentano, en vrai rebelle rock, mais surtout en musicien consciencieux, décide de quitter sa maison de disques, Jolly, pour voguer de ses propres ailes et maîtriser à cent pour cent le contenu artistique de ses disques : il fonde, avec son frère Alessandro, Clan Celentano, une société de production destinée à réaliser les disques d'Adriano Celentano lui-même, mais également à découvrir de nouveaux talents.

Le premier disque du Clan Celentano est la chanson « Stai lontana da me », grâce à laquelle Adriano Celentano gagne en 1962 le concours Cantagiro. La maison de disques – qui doit entretemps se défendre contre un procès pour rupture de contrat que lui intente Jolly – tient un peu de la coopérative, grâce à une ambiance de travail très familiale, où le chanteur tiendrait à la fois les rôles de grand frère et de parrain.

Ambitionnant de créer un ensemble artistique proche du Rat Pack de Frank Sinatra, Adriano Celentano cornaque des artistes déjà confirmés comme Ricky Gianco ou son ancien groupe I Ribelli, mais aussi des jeunes qu’il découvre, comme sa compagne Milena Cantù (lancée sous le nom mystérieux de « la ragazza del Clan », soit « la fille du Clan »), Don Backy ou Lorenzo Pilat. Le succès d’Adriano Celentano se fait international, avec un concert parisien à l’Olympia à la fin 1962 : sa peur pathologique de l’avion lui fait cependant rater l’opportunité d’une tournée américaine que lui proposait Frank Sinatra.

Vedette européenne, le « molleggiato » accumule les succès discographiques : « Grazie, prego, scusi », « Sabato triste », « Il Problema πù importante », « Sono un simpatico ». En 1964, Celentano rencontre la chanteuse Claudia Mori, pour laquelle il quitte Milena Cantù, et qu’il introduit tout naturellement dans l’écurie du Clan Celentano, dont elle finira, avec les années, par devenir responsable, puis PDG. En 1966, le Milanais signe une chanson autobiographique, « Il Ragazzo della via Gluck », où il se remémore avec nostalgie son enfance milanaise : si le morceau est mal accueilli au festival de San Remo, il se révèle un véritable triomphe commercial et l’un des plus grands standards de son interprète.

Adriano Celentano, avec les années, s’éloigne du rock pour s’orienter vers un style de variété à texte et à message, où s’expriment volontiers des tendances à la prédication (ses détracteurs diraient : au prêchi-prêcha) face aux méfaits de l’industrialisation, à la pollution, au temps qui passe, etc. A partir de 1969, l’expérience du Clan Celentano tourne à l’aigre, du fait notamment de conflits l'opposant à certains de ses poulains, comme Don Backy, autour d’histoires de droits d’auteurs. Au fil des ans, la production de la société discographique se réduit essentiellement à ses propres disques, ainsi qu’à ceux de son épouse Claudia Mori.

Prédications, cinéma et yaourt

Adriano Celentano ouvre la décennie 1970 en fanfare, en gagnant le Festival de Chanson avec la chanson « Chi non lavora non fà l’amore » (« Qui ne travaille pas, ne fait pas l’amour »), qu’il interprète en duo avec son épouse Claudia Mori. En ces temps obscurs où tout était « politique », le titre vaut au chanteur l’inimitié des gauchistes italiens, qui dénoncent le texte de la chanson comme « réactionnaire ». Le chanteur n’en a cure, et alterne chansons-prêches et morceaux de pur divertissement, comme le mémorable « Prisencolinensinainciusol » (1972) , titre intégralement écrit en yaourt pseudo-anglais sans queue ni tête, où Celentano se moque gentiment de ses difficultés à apprendre l’anglais, tout en se permettant, après de nombreuses chansons à message, une chanson qui ne veuille absolument rien dire.

Dans les années 1970, Celentano est au faîte de sa popularité, qu’il exploite en tenant régulièrement des rôles au cinéma, dans des films qui ne révolutionnent pas le septième art, mais fonctionnent très bien au box-office italien : Yuppi Du (au superbe titre français : Fais vite avant que ma femme revienne), L’Emigrante, Bluff (dont il partage la vedette avec Anthony Quinn), etc. Comédien à succès, Celentano n’en oublie pas pour autant la chanson, et enchaîne les tubes, passant de la chanson d’amour (« Bellissima ») au rock à message (« Svalutation », où il traite de la crise économique), « Ti avrò », « Soli »

A la fin de la décennie, Adriano Celentano bat des records de fréquentations lors de ses tournées italiennes, attirant en 1979 jusqu’à 65 000 spectateurs lors d’un concert à Naples ; le chanteur décide néanmoins de renoncer aux concerts et de ne plus réaliser que des albums en studio.

Le Prophète de la fin des temps

Au début des années 1980, Adriano Celentano est de plus en plus présent au cinéma, avec des films comme Amoureux fou, ou Bingo Bongo (où il donne la réplique à Carole Bouquet), interprétant dans ce dernier film un homme-singe qui se transforme en militant de la cause écologique : la tendance aux leçons de morale est de plus en plus marquée dans les interventions publiques de l'artiste, qui ne néglige heureusement pas la chanson, remportant un joli succès avec deux albums (I Miei Americani et I Miei Americani 2) dans lesquels il reprend des standards américains.

A peu près à cette époque, Adriano Celentano, s’il reste totalement incontournable en Italie, se fait moins présent à l’international, son virage vers la variété à textes étant moins exportable que sa période rock. Sa carrière au cinéma heurte en outre un gros iceberg avec la délirante affaire Joan Lui : dans cette comédie musicale à très gros budget, qu’il réalise et interprète, Adriano Celentano joue en toute modestie le rôle d’une sorte de Christ réincarné venu racheter les péchés du monde, au beau milieu d’un invraisemblable gloubiboulga disco/glam-rock. Des dépassements de budget vertigineux, un film de près de trois heures au montage terminé quelques heures avant sa sortie officielle puis retiré des salles au bout de quelques jours par la production pour être ensuite ressorti en version tronquée, un procès entre le chanteur et les producteurs aboutissant à une obligation pour le chanteur de tourner un autre film pour racheter les pertes du précédent : tout cela aboutit à dégoûter quelque peu Adriano Celentano du cinéma, ainsi qu’à lui apposer une étiquette de mégalomane incurable.

La popularité du chanteur n’en est pas pour autant entamée : en 1987, il devient présentateur de télévision en animant l’émission Fantastico 8, où il se permet, battant des records d’audience, des monologues enflammés contre la chasse, contre les politiciens et contre à peu près tout, y compris le mauvais temps. Après quelques années d’absence des studios, Adriano Celentano sort plusieurs albums au début des années 1990. En 1994, il met un terme à sa longue absence des scènes en réalisant une tournée en Europe et en Italie : son dernier concert, à Milan, est retransmis en direct à la télévision italienne, attirant huit millions de téléspectateurs.

Deux ans plus tard, il connaît un échec avec l’album Arrivano gli Uomini, mais se relance dès 1998 grâce à un album de duo avec Mina, autre légende de la chanson italienne : Mina Celentano se vend en Italie à plus d’un million et demi de copies. En 1999, c’est un nouvel énorme succès, avec l’album solo Io Non So Parlar d’Amore, considéré comme son meilleur disque depuis des années. En 2000, troisième triomphe de suite avec l’album Esco di Rado e Parlo Ancora Meno, qui dépasse à nouveau le million et demi d’exemplaires vendus. Sorte de monument national italien, Celentano continue volontiers à se produire à la télévision, dans des émissions spéciales mêlant variétés et sketches, et dans lesquelles il se permet encore une fois de longs monologues sur des sujets de société.

Adriano Celentano suscite encore des polémiques, ses détracteurs l’accusant de dépenser l’argent de la télévision publique pour infliger aux citoyens une pensée de pseudo-prophète, mais les spectateurs continuent de le suivre, comme le prouve en 2005 le triomphe de l’émission télévisée RockPolitik, où le vétéran de la musique italienne revient jouer les imprécateurs. Toujours très actif sur le terrain du disque, il sort en 2007 l’album  Dormi Amore, la Situazione Non È Buona, animant une nouvelle émission de variétés pour l’occasion.

En 2008, il réalise l’une de ses rares prestations en public à l’occasion du centième anniversaire de l’Inter Milan. Survivant indestructible de la chanson italienne, aussi incontournable en Italie que Johnny Hallyday en France, personnalité volontiers extravagante et folklorique, parfois honnie, mais aussi adorée pour sa tendance à donner des leçons à la Terre entière, Adriano Celentano est devenu à peu près aussi consubstantiel à la culture de l’Italie que Dante, la Renaissance, le football ou la pizza. Le classeront-ils un jour monument historique ?

Copyright 2010 Music Story Nikita Malliarakis

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